« La musique n’est pas seulement une ruse captivante et captieuse pour subjuguer sans violence, pour capturer en captivant, elle est encore une douceur qui adoucit: douce elle-même, elle rend plus doux ceux qui l’écoutent, car en chacun de nous elle pacifie les monstres de l’instinct et apprivoise les fauves de la passion » La Musique et l’Ineffable – Vladimir Jankelevitch.

Il y a des mélodies dont on a du mal à décrire, à capter véritablement l’envergure des sonorités. Il y a des mélodies qui relèvent du sacré et qui, à elles seules, font converger les genres et les univers. Une mélodie peut non seulement rassembler des genres mais aussi retracer toute l’histoire de la musique électronique elle-même, entre Techno de Detroit et House de Chicago, entre deux héritages lourds de références et jusqu’aux nouvelles ouvertures en lien avec la musique classique offrant un champ de possibles toujours plus vaste : Strings of Life ou The Melody.

* 1987 : Derrick May, l’un des fondateurs de la techno from Detroit, compose un son atmosphérique sous le pseudonyme de Rhythim Is Rhythim. L’idée de donner « Strings of Life » pour titre de la track provient d’un pionner de la house de Chicago, Franckie Knuckles. Et cette anecdote semble symboliser tout le sens de cette track, à mi-chemin entre house et techno, à mi-chemin entre plusieurs univers.

Cette première version très groovy, sonne comme les prémices de la house tout en étant rythmée de beats qui rappelle la techno telle qu’elle a été propulsé par Derrick May notamment.

* En 1989, Derrick May se produit en live au Town & Country où il passe « Strings of Life » avec son acolyte de Detroit Carl Craig. La vidéo est disponible sur Youtube depuis le 12 mars 2012 seulement et montre déjà une belle collaboration et une performance live incroyable.

* 1991 est marquée par la sortie d’une version plus jazzy de Franckie Knuckles sous le nom de The Whistle Song. Par cette reprise plus jazzy, le « Parrain de la house » fait plus que jamais osciller cette track entre un univers techno et un univers Jazzy-House qui n’est pas pour déplaire au mélange des genres.

* 2010 : Cette track déjà à la croisée de deux mondes (House et Techno), va devenir un véritable hymne à la croisée des univers avec une performance live qui relève du sacré entre Carl Craig aux platines (à l’origine avec Derrick May en 1989) et Francesco Tristano au piano. Cette performance live provient de l’éblouissant projet de ce jeune pianiste luxembourgeois, de réduire la frontière entre la musique électronique et la musique acoustique. Apres avoir fait ses armes au conservatoire avec un répertoire qui se concentre sur la musique baroque et contemporaine, il entreprend le projet d’un album a la croisée des chemins : Idiosynkrasia (du grec signifiant ‘tempérament particulier’), 2010, label Infiné. Dans une vidéo qui dévoile le projet de cet album, Francesco Tristano raconte avoir dit à Carl Craig : « Je veux que tu prennes mon son, du piano, acoustique et que tu l’envoies dans l’espace ». Toute la description de Jankélévitch de la musique comme ineffable est illustrée dans cette mélodie si sacrée : The Melody.

Cette track relève de l’irréel parce qu’elle parvient à faire converger différents univers pour mettre à bas les codes et les catégories qui emprisonnent les musiques dans des cases inventées par soucis de simplification.

Toute la beauté de la musique, dans son ensemble, se trouve dans cette track, qui puise ses origines des années 80, de la techno de Detroit et de la house de Chicago pour finir en chandelles avec un piano toujours plus sacralisé, comme pièce maitresse de la composition musicale de cette mélodie sacrée.

* 2015 : Le projet du pianiste luxembourgeois entrepris en 2010 avec Carl Craig, continue de voir le jour avec l’ouverture du Weather Festival 2015 avec Derrick May (sans surprise) et l’Orchestre Lamoureux en performance live. Ce n’est plus seulement le seul piano acoustique qui entre dans l’atmosphère techno d’un Carl Craig ou d’un Derrick May mais bien tout un orchestre symphonique composé de cordes, de bois, de cuivres et de percussions. C’est même l’univers de Detroit et ses machines qui s’intercalent comme instrument d’un orchestre symphonique élargi.

Quand une mélodie traverse les genres, les univers et les époques, elle relève du sacré. Jankélévitch parlait du caractère ineffable de la musique, il semble parfaitement illustré dans ce mythe : Strings of Life ou The Melody.